21 août 2007
Derniers jours a New-delhi
Aventures tigresques - 1ere séquence (allegro vivace)
Trouver "son" train est un invraisemblable casse-tête ; soit les convois au départ ne sont pas au tableau d’affichage, ou bien l’affichage en question s’avère faux. Tout le monde essaye d'aller là où il pense trouver son train, sans savoir si c'est la bonne idée. Les trains sont vieux et immenses, en ferraille peinte en gris, avec des barreaux aux fenêtres, d'un confort on ne peut plus rudimentaire (6 couchettes + 2 dans le couloir). La locomotive fonctionne au charbon. Sur les quais, il y a des charriots avec d'énormes paquets cousus dans de la toile de jute comme au temps de la Compagnie des Indes. Cris et bousculade. Des gens affligés toutes sortes de misères, des meutes d'enfants abandonnés vivent dans les recoins de cette immense gare que j'ai explorée. Dans les kiosques à journaux, pour des raisons non élucidées, on vend des piles de "Mein Kampf". J'ai eu l'impression de voir l'enfer sur terre, dans la gare d'Old Delhi. Cliché ou pas, c'est la réalité.
A 5H30 du matin, le train est arrivé à Ramnagar, d'où l'on peut se rendre dans la Corbett Tiger Reserve. Jim Corbett est un English devenu célèbre pour avoir chassé les tigres mangeurs d'homme qui sévissaient au debut du siècle dernier dans le coin. Mais il a surtout fait des photos, et lancé un vaste projet de protection des fauves qui peuplent cette région de l'Uttaranchal. La réserve fait 1320 km2 et elle contient - en principe - 140 tigres et 300 éléphants. Les animaux ne sont jamais appatés, et ne sont pas équipés d'une puce electronique. Le décompte est fait par les gardes forestiers qui surveillent et notent la forme et le nombre des empreintes. Tout ceci est géré par l'Etat. Donc arrivée sur place, j'ai pris un permis d'accès à la réserve - c'est obligatoire - comme il est obligatoire de louer un jeep avec un chauffeur et un guide, tous deux accredités par l'administrateur de la réserve. Il est interdit de se balader à pied dans la jungle.
Je me suis renseignée avant tout sur la météo : l'administrateur m'a dit que depuis 5 jours la mousson était assez calme, et qu'on prévoyait aujourd'hui les typiques pluies quotidiennes, mais pas de très fortes. Il est un homme responsable, m'assure-t-il, et si moindre danger était couru, il aurait dit Niet à mon expédition. C'est le genre de situation où l'on se croit ailleurs qu'aux Indes tellement c'est bien organisé...
Les Siwalik Rangers dominent cet endroit magnifique, ce sont les premiers contreforts himalayens (à vol d'oiseau le Népal est a 120 km). Grand bonheur de partir à l'aube pour cette aventure. Le guide et le chauffeur étaient sympas et nous étions, de plus, les seuls dans la réserve à l'exception d'une mega jeep avec 6 jeunes indiens de la classe favorisée. La classe qui a du fric en Inde est immonde : on ne peut pas imaginer plus méprisante avec tout ceux de leurs compatriotes qu'ils jugent inférieurs.
La matinée a été très excitante : en fait le chauffeur comme le guide voulaient vraiment trouver des tigres, alors que ce n'est pas la bonne saison pour les voir ; la mousson fait que les fauves n'ont plus besoin de se rendre dans les points d'eau permanents pour se désaltérer. Le terrain était très difficile, avec des digues de béton effondrées emportées 15 jours avant par les pluies ; aussi le chauffeur cherchait-il des endroits de la berge qui soient carrossables pour traverser les rivières nouvelles-nées. Il avait aussi en tête de semer la jeep des Indiens, c'était un concours de savoir-faire et de ressources mécaniques de la Jeep de chacun, une affaire de point d'honneur. Je ne pensais pas qu'on pouvait faire des manoeuvres aussi extravagantes avec un véhicule, tout Jeep qu'il soit. D'ailleurs - et à notre grande satisfaction - les indiens et leur chauffeur ont du abandonner la partie, enlisés, tandis que dans l'herbe à éléphant, le guide et moi faisions les contrepoids comme sur un voilier pour permettre à la jeep de s'extirper des marécages, c'était formidable, on s'amusait vraiment bien. On a vu des empreintes de tigres et d'éléphants, mais pas les bêtes elles-mêmes : il y en avait des tas d'autres, mais bon, on était ici pour pister le tigre !
Souvent il fallait que Rendel (le pilote) coupe des branches et les mette sous les roues, ou bien nous nous extrayions des bourbiers dans une giclée de gadoue, nous étions maculés de de taches. Ces types sont jeunes, dans la trentaine, cela semblait ne pas les déranger, au contraire, cette balade un peu duraille. Enfin vers 13 heures la Jeep a mis le cap sur une maison forestière où l'on peut se reposer et manger sur le pouce, du riz et du thé. Il y avait les indiens snobs qui étaient déjà là, ils faisaient la gueule car ils craignaient qu'on ait vu des tigres et pas eux. Ils semblaient bien soulagés que non, on en ait pas rencontré. Rendel a dit qu'on les verrait, les tigres, au crépuscule ; il a dit cela surtout parce que les indiens prétentieux repartaient à ce moment de la réserve, et que moi j'avais demandé a y rester jusqu'au soir. Il a été convenu de ne repartir que vers 15H. C'est très fatigant c'est vrai, les accidents de terrain font de la bagnole un tape-cul, le mieux est d'être debout en tenant les arceaux. La jeep est équipée de deux rangées de sièges en plus des sièges avant ; le guide était au premier et moi derrière lui, nous occupions naurellement les positions stratégiques. On peut même se mettre debout sur les sièges, à l'arrêt (!) pour scruter les alentours !
Aventures tigresques - 2e séquence
Et puis pendant que j'écrivais dans mon cahier sous la véranda de feuilles de palmes, la pluie a commencé à tomber ; les rangers fumaient et l'eau tombait avec une force incroyable, une densité inouie. Rendel et le guide sont arrivés, très pressés, pour me dire qu'il fallait partir, que la pluie ne s'arrêterait pas et que, même si c'etait le cas, la jungle serait un tel bourbier que de toutes facons, on ne pourrait rien faire de mieux. J'étais d'accord, c'était l'option raisonnable, j'ai mis mes affaires dans des sac de la Fnac que j'ai noués avec de la cordelette à cause de l'humidité, et nous avons couru a la jeep, bâchée maintenant, accompagnés d'un jeune gars pour donner un coup de main au cas où, vu que le retour vers les postes de sortie risquait d'être difficile. Ce l'a été, mais je passe les détails de cette route infernale, sous une pluie terrifiante, avec des arbres tombés qu'il fallait contourner, les ruisseaux devenus des torrents, la nature complètement chamboulée. C'etait une sacrée expérience et j'ouvrais tout grand les quinquets pour ne rien perdre du spectacle. Et puis nous sommes arrivés devant ce qui était le matin un aimable petit torrent, pareil à la Durance quand on la traverse à pied sec, qui s'etait transformé en un énorme torrent brunâtre. Là, Rendel, tout casse-cou qu'il s'était montré, il a dit non, on y va pas. Le guide lui a crié d'y aller, que l'eau arrivait derrière aussi et qu'il devait nous rester quelques minutes pour lancer la jeep de l'autre côté. Rendel a decouplé les trains de roue d'un geste sec, le moteur a rugi et la jeep s'est projetée en avant. Le choc a été très puissant, et puis aux deux-tiers du torrent, nous avons vu une gigantesque masse d'eau qui déboulait, chargée de branches, de troncs, et nous avons tous sauté de la Jeep en meme temps, on comprend très vite ce qu'il faut faire dans des coups pareils. Dans l'eau qui m'arrivait à la poitrine, j'ai pris le courant comme un coup de bélier ; l'eau marron tourbillonnait dans tous les sens, les cailloux roulaient sous mes pieds comme des boules de pétanque. J'ai attrapé un arceau de la Jeep, et puis le guide m'a saisie par le poignet pour m'empêcher de partir dans le courant. Je ne voyais plus les deux autres qui glougloutaient quelque part. Enfin le guide et moi avons réussi a empoigner la berge, qui s'est effritée sous nos ongles et nous a remis dans le courant, puis chacun un arbrisseau, grâce auquel nous avons pu nous hâler sur la terre ferme. Quelques minutes après, soulagement, les deux autres gars nous rejoignaient sous les banians. Nous étions tous les quatre assis par terre, hors d'haleine, couverts de boue jaune et la pluie nous en débarrassait en ruisselant sur nous, nous formions tous ensemble une véritable caricature du film d’aventure de série B. Nous nous sommes remis debout pour regarder la Jeep, qui tanguait dans le courant : l'eau arrivait maintenant aux portières et traversait la voiture. Rendel a prié, les deux mains jointes sous le menton : je lui ai demandé si c'était pour avant, ou pour la suite. Il m'a répopndu laconiquement : “les deux”, sa Jeep c'est son outil de travail tout de même.
Aventures tigresques - 3e séquence
Et puis au bout d'une heure et demie où nous ne nous sommes presque pas parlé, nous ne faisions rien d'autre que regarder et repenser à ce qui s'etait passé, l'eau a commencé à descendre. Les roues de la jeep ont progressivement émergé. J'ai dit : “Mon sac a du partir” – “On va aller voir” a dit le guide : à eux trois, les gars ont fait une chaine et ont pioché dans le bouillon qui avait investi la voiture. Et là, miracle, mon sac était coincé contre une portière et plus incroyable encore, les sacs Fnac étaient restés étanches (mais pas le reste). Quand la Jeep est sortie de l'eau, l'appareil photo sauvé du désastre m'a permis de faire deux photos dont celle qui figure ici. Nous sommes remontés dans la voiture ; elle est repartie en faisant quelques hoquets pour signaler que c’était déloyal de l’avoir lachée comme ça. Et puis nous avons éclaté de rire, le chauffeur a engueulé le guide, qui a râlé aussi contre le chauffeur,lequel a désigné la boule en verre avec Krishna dedans sur le tableau de bord, et puis nous avons de nouveau eu un fou rire. On était contents d'être vivants et que le jeep roule, voilà. Les sentiments nuancés et sophistiqués, la philosophie, c'est pas du tout pour ce genre de moments.
Je passe sur de nombreux details passionnants, l'extrême lenteur de notre progression, les nombreux avatars, la Jeep qui redescend de 3 m de talus en glissant dans la bouillasse, 2 heures d'attente pour que la décrue d’un nouveau torrent se produise etc. Il était 8h du soir lorsque nous nous sommes définitivement embourbés. Après une heure et demie de bricolage (remonter le vehicule, mettre des tas de choses sous les roues, creuser, combler), il fallait bien s'avouer vaincus. Les gars étaient bien contents de pouvoir utiliser la lampe frontale repéchée dans le sac Fnac, en bon état de marche en plus. A moi, il m'avait été commandé de rester dans la voiture et de pas bouger.
Le téléphone portable du guide ayant été noyé lorsque nous avions du nous éjecter de la jeep, nous avons essayé le mien, mais il n'y avait pas de signal. Le guide a alors proposé que nous partions à pied à la prochaine hutte forestière, où il y avait la CiBi, à environ deux km. Louée soit la lampe ! Sans elle nous ne nous serions pas éloignés de la jeep car la nuit de la jungle est totale, excepté les jolies petites lucioles qui traversent l'obscurité comme des étoiles filantes. La piste n'existait plus mais nous la sentions sous nos pieds : c'est plus dur que le végétal. Le guide marchait en tête, la lampe vissée sur le front, le chauffeur et le jeune gars nous marchions de front sur ses pas, nous tenant par la main. Parfois nous nous enfoncions dans de la boue jusqu'aux cuisses, on avait du mal à nous extirper sans perdre nos chaussures ; d'autres fois, l'eau nous montait jusqu'au ventre.
Et puis, comme si nous n'avions pas eu notre ration d'aventure, nous avons entendu un petit couinement auquel je n'ai accordé aucune attention : mais le guide et le chauffeur, si : "Tiga,Tiga" se sont-ils exclamés à voix basse, et le jeune gars m'a serré plus fort la main. Nous nous sommes arrêtés, à l'écoute, et le guide nous a dit de parler et de faire du bruit en marchant ; ce qu'on a fait ; tandis que lui modulait des sons étranges destinés à éloigner le fauve. Et puis il nous a dit de pas nous inquiéter, que le tigre aurait peur de la lampe frontale, qu'il n'avait sûrement jamais du en voir.
Nous sommes arrivés à la maison forestière, la lumière de la lampe à alcool m'a fait chaud au coeur. Et puis nous avons attendu le tracteur venu de 30 bornes (nous étions toujours en pleine jungle) en buvant du thé noir très sucré. Enfin, tout le monde est revenu avec la Jeep, le tracteur, le chauffeur, le guide, et le jeune gars de la forêt.
Nous sommes rentrés à Ramnagar : cela faisait près de 15 heures que nous étions partis.
17 août 2007
Des âmes de musiciens dans des corps de rats
Ces buveurs de lait ne sont pas ce que leur apparence pourrait laisser croire. Ce sont des Musiciens. Et pourtant, pas l'ombre d'une guitare, pas d'accordéons, pas de contrebasses, pas de trompettes marines ou même de pianocktail : les dieux hindous se sont affrontés à leur sujet, et les voila certes réduits au silence, mais aussi a un sort somme toute inespéré.
Karni Mata, un des multiples avatar d'un dieu parmi les autres, fit au 16e siècle une demande spéciale et argumentée a Yama, dieu de la Mort : rendre la vie au fils d'un musicien. La Mort, comme tout le monde l'a bien remarqué et largement déploré, est cynique. Elle envoie promener Karna Mati, qui, pour se venger, transforme tous les musiciens en rats, privant ainsi la mort, au jour fatal, de ces belles et précieuses âmes.
Aujourd'hui, le temple de Karni Mata, ou temple des Rats, est un lieu de pélerinage et de vénération. Aucun danger que les petits animaux se la jouent filles de l'air : ils sont pourvus à satiété de nourriture choisie et chouchoutés comme personne. En plein milieu du désert du Rajasthan, c'est une situation qui n'arrive même pas aux humains.
Il ne faut pas confondre l'histoire de ces milliers de rats avec la métempsycose, une thèse selon laquelle un mauvais karma (ou comportement dans la vie terrestre) pourrait être puni par une réincarnation dans la peau d'un animal. Si cela arrive à quelqu'un (en supposant que cela se puisse savoir) c'est la honte totale !