30 juil. 2007
Je fais ma star de Bollywood
Aujourd'hui est un jour pas comme les autres, puisque j'étrenne mon premier salwar kameez fait sur mesure, rien que pour moi. Il se complète d'une longue écharpe (le dupatta). Outre un confort inespéré, il permet de ne plus être importunée par personne. C'est donc un vêtement magique, la véritable panoplie de l'invisible "whitie" en Inde !
Sirop de la rue
La chaussée est le lieu le plus fascinant de Delhi. Les rues de Delhi sont faites de nids de poules remplis de pierres ou de bouillasse : le goudron y fait des apparitions anecdotiques, pour le plus grand bonheur des conducteurs de cyclo-pousse (ou rickshaws) qui s'envolent tels des champions du tour de France, avant de retomber dans un trou dont il faut s'extirper en appuyant très dur sur les pédales. Le passager encaisse lui aussi de fameuses secousses qui lui ruinent le dos, mais c'est ça la solidarité !
La rue est d'autant plus formidable qu'on y rencontre tout ce qui peut se déplacer : voitures bien sur, tchuk-tchuk, rickshaws, mobs bas de gamme, mais aussi bicyclettes, vaches, chèvres, éléphants, chiens ; j'ai remarqué aussi UNE POULE qui n'avait pas un bon karma, puisqu'elle s'est faite aplatir dans l'instant par un bus tout dézingué aux pneus lisses, mais sans merci pour le volatile.
Et puis au-dessus de la rue, une margaille de fils électriques souvent colonisés par des singes.
La conduite en ville se pratique selon la loi de l'arrangement de l'extrême millimètre exploitable et du culot. Le Klaxon est au moins aussi important que les freins : mais comme tout le monde klaxonne ou crie qu'il arrive sur son assemblage à roues, que les vaches aux cornes peintes en doré meuglent, je n'ai pas élucidé le réel intérêt de ces signaux sonores. Il arrive que deux conducteurs se retrouvent dans une situation que qu'on appellerait, dans le langage des échecs, "pat". Chacun regarde alors où ça coince et décide en quelques secondes et d'un commun accord le meilleur moyen de débloquer la situation, sous un concert de Klaxon belliqueux. Il y a beaucoup de feux rouges, mais, excepté dans le quartier où siège le gouvernement, ils ne sont pas pris en compte. Ce qui rend la vie très dure aux piétons. Je reconnais avoir eu le sang glace en traversant une quatre bandes a bord d'un rickshaw piloté par un pépé hors d'âge. On se sent petit, tout petit. On se remet avec humilité entre les mains de Vichnou. Surtout quand on a à l'esprit que l'Inde détient le record mondial de morts sur la route (150 par jour) - compte tenu très petit nombre de propriétaires d'une voiture (4 véhicule pour 1000 habitants).
Pour les amateurs de sirop de la rue, c'est un endroit absolument enthousiasmant, où l'on a en plus le plaisir de voir des flics dépassés, impuissants, ralant dans leurs moustaches (tous les flics du monde aiment les poils sous le nez), mais dépourvus de sifflet (!) ce qui ajoute un grain de piment au ravissement du spectateur un peu, quoi, rebelle sur les bords ? Vive le bordel !
28 juil. 2007
Toujours pas de pluie pour New-Delhi
Debout sur le toit de sa maison, comme ses vingt millions de voisins, il attend la pluie. Normalement, elle devrait être la puisque dans le sous-continent indien, c'est l'époque de la mousson. Mais la pluie se fait désirer, le ciel gronde, les éclairs griffent le ciel, et puis les nuages se font la malle, prennent cliques et flaques sous le bras, et adieu, les lèvres entr'ouvertes déjà comblées par le baiser des gouttes, adieu, la douche gratuite pour tout le monde !
Hier soir, on en a été à deux doigts, de la pluie. La bourrasque a retourné la chevelure des arbres, chahuté les saris, emporté les sacs en plastique plus haut qu'ils n'auraient espérer monter avant d'être avalés par une vache. Le ciel s'est chargé de plomb, puis dans un sifflement de serpent, la ville est devenue d'un jaune extravagant et uniforme, comme à travers un de ces filtres colorés que l'on visse sur l'objectif d'un appareil photo. Des silhouettes phosphorescentes ramassaient prestement des marchandises illégales, des stropiats couleur de soufre se hâtaient vers on ne sait où. Les flamboyants, soufflés comme des bougies, s'étaient éteints. Un fil de tension reliait tous les humains frissonnants de nervosité, comme la mèche allumée d'une bombe. Et après tout ce prélude, une averse anémique est tombée, et s'est tout de suite évaporée. Sur la toile de fond sonore du fracas ininterrompu des Klaxon, de la gare de New-Delhi toute proche montait un rugissement lugubre de dinosaure blessé : le train de Vanarasi touchait les butoirs, vomissant une humanité titubante et quelque peu haineuse.
Tam-tam et nids de poule
Atterrir à New-Delhi est décevant. On pourrait être tout aussi bien à Lyon ou à Bordeaux. Pas de végétation dépaysante, pas de lumières sur la ville. Rien de plus qu'un non lieu, des bâtiments sans grâce et sans âme, des douaniers malveillants et imbus de leur fonction. La voiture du taxi que j'ai affrété se hâte vers le centre de la capitale indienne en longeant une autoroute en construction. Dans les structures de béton, en amont des premiers "slums", vivent des centaines d'individus dont une délégation se lance à l'assaut du taxi, arrêté à l'un des rares feux rouges respectés de la mégalopole. Les poings martèlent les vitres et les portières, des visages inouïs miment la douleur la plus torturante. Je fixe un point sur la banquette : je ne peux rien donner, même si j'en avais l'envie ; je n'ai pas encore de roupies indiennes, la plus petite coupure que je possède est un billet d'un dollar US. Et je sais trop bien que si j'ouvrais la vitre pour le mettre dans la première main tendue, "l'heureux" bénéficiaire aurait toutes les chances de se faire mettre en pièces par les autres mendigots avides de s'emparer d'une part du trésor. L'attente est longue, et rester aussi impassible que le Sphynx devient insupportable à mesure que s'écoulent les secondes qui rapprochent inéluctablement du feu vert. Le rythme du martèlement s'accélère, atteint un paroxysme étrange et désincarné. On dirait qu'il pleut des marrons. Le feu change, le chauffeur embraye la première en ronchonnant : " Rien que des feignants !", et la voiture s'engage en crissant dans l'un des inévitables nid de poule de la chaussée, celui-ci grand comme un chaudron.
